dimanche 18 août 2019

Réquisitoire de Desproges contre Sapho


La chanteuse Sapho a servi de prétexte à Pierre Desproges pour descendre en flammes, au cours d’un de ses Réquisitoires du Tribunal des Flagrants Délires, la totalité des politiques se croyant obligés de reprendre à leur compte le leit-motiv inauguré par De Gaulle, et consistant à s’adresser, non pas aux « Français », mais à cette entité contraire à la syntaxe habituelle : « les Françaises et les Français ». Il ne pouvait pas prévoir que, ayant accédé au Pouvoir suprême, Macron pousserait cette manie jusqu’à l’absurde, et serait dès lors imité par la totalité de la classe politique.
Écoutez donc cette volée de bois vert, elle est revivifiante, et totalement respectueuse du bon sens français, qui tend à se perdre dans les sables du désert linguistique.

vendredi 21 décembre 2018

Fantaisie-Impromptu de Frédéric Chopin

Pourquoi la Fantaisie-Impromptu de Frédéric Chopin est-elle difficile ? Parce qu’elle se joue rapidement ? Pas vraiment, car bien des morceaux sont encore plus rapides. Non, il y a une difficulté qui la rend très délicate à jouer, et qui nécessite un entraînement intense. Voyez plutôt l’image ci-dessous, qui représente le début de sa partition (cliquez dessus pour la voir mieux) :


Reportez-vous à la cinquième mesure, marquée de la nuance p (pour “piano”). La main gauche joue deux groupes de trois notes, et, pendant ce temps, la main droite joue deux groupes de quatre notes – une de moins au démarrage. Je crois, sans en être certain, que les pianistes parlent alors de “trois pour quatre”.

Or, la difficulté de jouer en même temps des notes qui ne sont pas synchronisées est extrême. Vous en aurez une idée si vous faites cet exercice très simple : asseyez-vous devant une table, et tapotez-y trois notes, sur un rythme régulier, avec votre main gauche, pendant que vous en tapoterez quatre avec la main droite. Vous constaterez que ce n’est pas si facile !

Soit dit en passant, il est beaucoup plus facile de jouer deux notes à la main gauche pendant qu’on en joue trois la main droite.

vendredi 22 juin 2018

Les mouettes attaquent Bodega Bay !

Comment a-t-on réalisé la séquence pendant laquelle un groupe de mouettes attaquent la localité de Bodega Bay dans The birds, le film d’Hitchcock ?

D’abord, cette séquence n’a pas été réalisée par Alfred Hitchcock. Il a seulement autorisé Albert Whitlock, responsable des effets spéciaux, à faire comme il l’entendait. Ensuite, le tournage de la séquence n’a pas été fait à Bodega Bay, mais dans les studios Universal, à Hollywood. Voyez plutôt cette vue aérienne de la petite ville :



Si vous avez visionné la séquence en vidéo du film original (vérifiez !), vous avez peut-être constaté que rien ne bouge dans la partie apparaissant ici en couleurs, ni véhicules, ni bateaux, ni êtres humains. Et pour cause, c’était une peinture faite par Whitlock pour l’occasion – ce qu’on appelle en cinéma un matte painting ; autrement dit, un cache. Whitlock était un véritable artiste dans ce domaine, et les peintures qu’il a réalisées au cours de sa vie ont illustré plus de cinq cents films et téléfilms, dont un grand nombre pour Hitchcock et trois épisodes de Columbo. Sur celle-ci, vous remarquerez une large surface noire, destinée à recevoir la scène qui a réellement été tournée... sur un parking des studios Universal. D’ailleurs, cette scène réelle, la voici, quoique en noir et blanc :



Vous constaterez que cette zone a exactement la même forme et les mêmes dimensions que celle qui n’a pas été représentée dans la peinture précédente. On peut y déceler l’incendie dans la trace noirâtre aboutissant à la station-service, au tiers de la largeur et à la moitié de la hauteur de l’image réelle. Une fois assemblées ces deux images, voici ce que cela donne, et cette fois, les flammes sont vues en blanc (orange dans le film en couleurs) :



Restent deux mystères : où se trouvaient les mouettes, et où était placée la caméra ?

Répondons d’abord à la première question : le nouveau parking des studios Universal où a été filmée la scène de l’incendie se trouvait au pied d’une colline, qui dominait le tout d’assez haut. C’est là, au bord de la falaise, qu’on a installé la caméra. Quant aux mouettes, qui ne fréquentent pas beaucoup Hollywood, c’est encore Albert Whitlock qui proposa la solution, car il avait appris qu’on en voyait beaucoup sur l’île Santa Cruz, à cent kilomètres environ de Santa Monica. Il décida d’y envoyer un caméraman, avec la consigne de poser sa caméra en haut d’une falaise, et, de là, de... jeter des poissons dans la mer. Attirées, les mouettes se sont précipitées sur l’aubaine, et le caméraman n’eut plus qu’à les filmer.

À ce stade, la production disposait donc du décor composite de la scène (la peinture, plus la scène de l’incendie) et de vingt secondes de film montrant un vol de mouettes piquant vers l’Océan Pacifique pour attraper au vol des poissons qu’on leur jetait. Restait à incorporer les mouettes dans la scène.



Gros travail, car il fallait isoler chacune des mouettes de tout ce qui les entourait, le ciel et l’océan : voir l’image ci-dessus, en haut. Autrement dit, faire de la rotoscopie (voir ICI). Ce travail fut confié à « deux vieilles dames », selon Hitchcock, et leur travail dura... trois mois ! Voir également ci-dessus, en bas. C’était si absorbant et monotone que l’une d’elles démissionna avant la fin... Mais incruster des éléments dans une scène préexistante, on savait le faire depuis des dizaines d’années.

À présent, vous savez tout. Il ne vous reste plus qu’à revoir le film.

dimanche 29 avril 2018

L’évolution du dogme de Marie

Le personnage de Marie, mère de Jésus, tel qu’il apparaît aujourd’hui dans l’imagerie populaire, est le fruit de vingt siècles d’élaboration par l’Église catholique.
 

Les données


Les premiers textes chrétiens ne fournissent sur elle que des données infimes, vagues, parfois contradictoires. Les quatorze Épîtres de saint Paul, qui vécut entre -2 et 66, ne la mentionnent pas. Les quatre Évangiles canoniques, écrits probablement entre 98 et 145, ne la citent que dans quelques versets ; Marc, notamment, ne la met jamais en scène, il y fait seulement allusion de manière indirecte. Les deux généalogies de Jésus, celle de Luc et celle de Matthieu, qui d’ailleurs se contredisent mutuellement, aboutissent non à Marie, mais à Joseph, « descendant du roi David » : elles voulaient « prouver » que Jésus était de famille royale, thèse qui s’oppose à la fois au dogme de Jésus, « fils de Dieu », et à celui de sa conception « par l’opération du Saint-Esprit ».

La Marie des Évangiles canoniques ne croit guère à la mission de Jésus, lequel se montre d’ailleurs distant et même hautain avec elle. C’est ainsi que, dans l’épisode des noces de Cana, il est franchement désobligeant à son égard : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre toi et moi ? », lui lance-t-il (Jean, II, 4). Et, quand quelqu’un lui dit que sa mère et ses frères sont dehors et veulent lui parler, il répond : « Qui est ma mère, qui sont mes frères ? », et, désignant ses disciples : « Voici ma mère et mes frères ! »

Croyant qu’il a « l’esprit dérangé », elle veut d’ailleurs l’arracher à ceux qui l’écoutent.

Les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) ne mentionnent pas sa présence – d’ailleurs invraisemblable puisque les Romains interdisaient qu’on s’approchât du lieu de supplice – au pied de la croix ; cette scène n’est suggérée que par Jean, en deux mots dans le texte latin : « Stabat mater ».

Les frères et sœurs de Jésus


Les quatre Évangiles et les Actes des Apôtres mentionnent que Jésus avait des frères et des sœurs, et donnent le nom des frères : Jacques, Joseph, Simon et Jude, sans nommer les sœurs ni même préciser combien elles étaient. Voir Matthieu, XII, 46-47, XIII, 55-56 ; Marc, III, 32 et VI, 3 ; Luc, VIII, 19-21 ; Jean, VII, 3, 5 et 10 ; Actes, I, 14. Ce point, qui gêne considérablement l’Église, peut recevoir plusieurs interprétations :

- PREMIÈRE INTERPRÉTATION : Jésus, fils de Dieu, ne peut avoir ni frères ni sœurs : ce point de vue, qui semble contredit par le texte même des Évangiles et des Actes des Apôtres, doit recevoir une explication, que fournira saint Jérôme (voir plus loin).

- DEUXIÈME INTERPRÉTATION : Joseph et Marie ont conçu Jésus comme tout le monde, et ont eu d’autres enfants. Marie n’est pas restée vierge. À l’appui de cette thèse, on trouve le propos de l’évangéliste Matthieu, qui remarque que Joseph n’eut pas de rapports sexuels avec Marie jusqu’à la naissance de l’enfant, ce qui sous-entend qu’il en eut après. Matthieu avait affirmé que Marie était vierge, en lui appliquant, pour renforcer le mythe, une citation du prophète Isaïe prise dans l’Ancien Testament : « Voici que la vierge enfantera ». Mais la citation serait inexacte, car le mot hébreu alma employé par Isaïe, et qui signifie « jeune fille » ou « fille jeune », aurait été traduit à tort, dans le texte grec où Matthieu prit la citation, par le mot parthenos ; alors que, si Isaïe avait voulu parler d’une « vierge », il aurait dit bathoula, et non pas alma. Remarquons que Matthieu est le seul évangéliste qui raconte que Marie et Joseph étaient mariés : Luc dit qu’ils étaient fiancés, Marc et Jean n’évoquent ni la naissance ni l’enfance de Jésus.

- TROISIÈME INTERPRÉTATION : Joseph avait déjà été marié et avait eu six enfants, qui sont ainsi les demi-frères et demi-sœurs de Jésus. Cette interprétation ressort des apocryphes L’Histoire de Joseph le charpentier (texte écrit seulement au quatrième siècle, réservé à une diffusion en Égypte, et qui prétend que Joseph ne serait mort qu’à l’âge de cent onze ans) et le Protévangile de Jacques : Marie, consacrée très jeune au temple de Jérusalem par sa famille, puis devenue orpheline, aurait été confiée à l’âge de douze ans à Joseph, prêtre du temple de Jérusalem et charpentier, déjà âgé de quatre-vingt-dix ans et veuf depuis une quarantaine d’années, par le Conseil des prêtres du temple. Le mariage qu’ils ordonnaient devait rester « blanc », ce que l’âge avancé de Joseph garantissait. Or, il advint que Joseph dut s’absenter plusieurs mois, laissant Marie à la garde des enfants qu’il avait déjà, et qui étaient tous adultes : ses filles Lydia et Lysia, et ses fils, Judas, Juste, Simon et Jacques (notons la différence de prénom avec les Évangiles canoniques : Juste au lieu de Joseph, Judas au lieu de Jude). À son retour, il aurait trouvé Marie enceinte, probablement d’un de ses propres fils. Joseph serait ainsi, non le père, mais le grand-père de Jésus. Il est évident que cette thèse n’a pas l’agrément de l’Église catholique...

L’hypothèse, parfaitement arbitraire, mais conforme à ce que l’Église préférait offrir aux fidèles, selon laquelle ces frères et sœurs étaient des cousins et cousines, est due à saint Jérôme (331-420) : il avait trouvé, dans Jean, XIX, 25, une Marie de Cléophas (ou de Clopas), présente au pied de la croix, et que Jean prétend sœur homonyme de Marie – alors que jamais il n’a été question de cette prétendue sœur, ni avant ni après, dans aucun texte. Jérôme lui attribua lesdits enfants sans le moindre scrupule ni la moindre justification. L’Église s’empressa d’adopter cette hypothèse, pourtant contredite par le texte grec de référence (adelphos signifiant « frère » sans aucune ambiguïté, et en aucun cas « cousin »). Saint Jérôme alla plus loin, proclamant que « le Christ, lui-même resté vierge, est issu d’un mariage de vierges ». Or, on ne voit pas pourquoi, sinon Jésus, du moins Joseph serait resté vierge : dans le monde juif, l’ignorance de la femme, pour un garçon, est une sorte de malédiction sociale.

La « vierge » Marie


L’apparition de l’ange Gabriel à Marie, pour l’Annonciation, n’est mentionnée que dans Luc, qui écrivait en 120 ; celle de l’ange (anonyme) à Joseph n’est rapportée que par Matthieu, qui écrivait vers 145. Mais ils ne disent pas que cette intervention est la cause de la grossesse de Marie : il ne s’agit que d’une annonce, et l’annonce d’une grossesse naturelle – non pas miraculeuse. D’ailleurs, Jean confirme que Jésus est bien le fils de Joseph (I, 45 et VI, 42). Mais on inséra, semble-t-il, dans Luc, I, 34-35, un petit dialogue entre Marie et l’ange, annonçant une grossesse miraculeuse.

D’ailleurs, l’apôtre Paul, pourtant obsédé par la sexualité et farouche défenseur de la virginité, ne tire jamais argument de celle, supposée, de la mère du Christ, et ne parle jamais de la naissance miraculeuse de Jésus ; il affirme, dans son Épître aux Galates, que « Dieu envoya son Fils, né d’une femme » (et non « d’une vierge »). On peut supposer que, si Paul avait disposé de cet argument, il ne l’aurait pas laissé passer ! Quant à Jésus lui-même, il n’évoque jamais sa propre naissance.

L’épisode au cours duquel Jésus, vers l’âge de douze ans, s’attarde au temple de Jérusalem et se trouve ainsi oublié par ses parents, semble d’ailleurs contredire l’histoire des deux anges : si Joseph et Marie avait eu connaissance, par ces envoyés divins, que Jésus était le fils de Dieu, se seraient-ils angoissés de son absence, et surtout étonnés de la réponse qu’il leur fit lorsqu’ils le retrouvèrent : « Ne savez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? », réponse à laquelle, selon Luc, ils ne comprirent rien ?

Cependant, selon Celse, un païen lettré vivant à Rome et qui écrivit en 178 un Discours vrai contre les chrétiens, Jésus est le fruit d’un adultère que Marie commit avec un légionnaire romain nommé Panthera, et elle fut chassée par son mari, ragot déplaisant répandu dès le Ier siècle !

Il devint peu à peu courant, parmi les chrétiens, d’affirmer que Marie avait conçu Jésus en restant vierge – avec d’autant moins de réticence que beaucoup de religions comportent de tels épisodes où un héros, parfois un dieu, est né d’une vierge : rien qu’en Grèce, Héraklès et Dyonisos relèvent de ce cas, de même que Persée, né de la vierge Danaé fécondée par Zeus, qui lui apparut sous la forme d’une pluie d’or. Le culte de Zoroastre et celui d’Ishtar comportent aussi ce type de légende. En Orient, Mithra, dieu d’une religion locale, naît, lui, d’une pierre ! C’est d’ailleurs en référence à cette religion, fêtée au solstice d’hiver, que le pape Libère fixa au 25 décembre la date officielle de la naissance de Jésus, alors que certains indices mentionnés dans la Bible laissent plutôt entendre qu’il ne peut pas être né en cette saison (les troupeaux paissant dehors, en pleine nuit... en hiver !).

Quoi qu’il en soit, on considérait, au début, que Marie avait cessé d’être vierge en accouchant. L’Église remédia à cette « lacune » en s’appuyant sur un évangile apocryphe, le Protévangile de Jacques déjà cité, qui racontait que Marie était demeurée vierge même après l’accouchement : ce texte n’avait pas encore été rejeté parmi les apocryphes. Cependant, en 325, lors du Concile de Nicée, cette hypothèse n’est toujours pas officialisée, puisque saint Athanase (296-373) dit simplement que Jésus « est descendu des cieux, s’est incarné et fait homme ». C’est seulement en 381 que le Concile de Constantinople proclame que Jésus « s’est incarné par le Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie ».

C’est en 382 que saint Jérôme « supprime » les frères et les sœurs de Jésus pour en faire des cousins, afin de conforter l’idée que Marie était restée vierge. Idée confirmée au Concile du Latran, au milieu du VIIe siècle, avec l’expression « Marie toujours vierge », qui apparaît pour la première fois officiellement.

Quasi-déesse


En 431, le Concile d’Éphèse proclame Marie « mère de Dieu » et condamne Nestorius qui niait cette thèse.

À partir du VIIe siècle, on soutint que Marie n’avait jamais commis aucun péché personnel ; mais elle conservait la tache du péché originel, conséquence de la désobéissance d’Ève. L’idée de l’en exempter date de 1140, où les chanoines de Lyon instaurèrent une fête en l’honneur de « l’Immaculée Conception de la Vierge » ; ce qui déclencha une controverse, laquelle dura sept siècles. Adversaire, notamment, de cette théorie : saint Thomas d’Aquin (1127-1274).

Le Concile de Bâle (1431-1449) soutient la théorie, mais il est déclaré « schismatique », c’est-à-dire que ses décisions ne sont pas valables. Le pape Sixte IV (1471-1484) interdit au clergé d’en débattre, sans succès. Le dogme de l’Immaculée Conception de Marie ne fut promulgué qu’en 1854, par le pape Pie IX, après les « apparitions » de la Salette (1486) et avant celles de Lourdes (1858). C’était la première fois qu’un pape proclamait un dogme sans avoir réuni un Concile. Il ne réunit Vatican-I qu’en 1870, pour faire proclamer l’infaillibilité du pape en matière de dogme, évitant ainsi toute discussion pour l’avenir.

Restait à proclamer l’Assomption du corps de Marie (l’Assomption de son âme est admise depuis le IIIe siècle). Ce fut l’œuvre du pape Pie XII, le 1er novembre 1950 : il avait reçu en tête à tête, et durant seulement six minutes, un très jeune enfant français, le petit Paul (que lui amena le cardinal Montini, futur Paul VI), et qui, sans doute dûment chapitré dès l’âge de quatre ans par un père qui n’avait pas réussi à devenir prêtre et qui s’était fait l’ordonnateur des « apparitions » dont l’enfant aurait bénéficié, prétendait lui apporter un message de Marie !

Marie était alors pratiquement divinisée !

Conclusion


Le 10 juillet 1996, le pape Jean Paul II rejetait fermement l’avis de certains théologiens qui avaient récemment présenté la virginité de Marie comme un symbole ou une forme de doctrine théologique, et non comme un fait ; il affirmait que « les Évangiles montrent que la foi en la conception virginale de Jésus était solidement enracinée dans les différents milieux de l’Église primitive », ce qui est loin de constituer une preuve. Et, le 28 août de la même année, il réaffirmait que Marie était restée vierge toute sa vie, « avant, pendant et après la naissance » de Jésus, et que celui-ci n’avait eu ni frères ni sœurs.

Références : L’imposture de Fatima, de Gérard de Sède ; L’homme qui devint dieu, de Gerald Messadié ; Jésus, par Jacques Duquesne ; Qu’a-t-on fait du petit Paul ?, par Marie Rouanet , « Le Canard Enchaîné » n° 3951 du 17 juillet 1996 ; les divers travaux télévisuels et littéraires de Prieur et Mordillat.

samedi 7 avril 2018

Font, Val et Léotard

L’image ci-dessus illustrait un tour de chant de Font et Val, quand ils avaient pris François Léotard pour cible.


Par la suite, Philippe Val  a prétendu qu’il ne rencontrait jamais Patrick Font en dehors de la scène. Bien entendu, tout le monde l’a cru !

vendredi 6 avril 2018

Le vrai Guevara


Absurde cette déification d’Ernesto Guevara, dont des millions de jeunes crétins affichent le portrait sur les murs de leur chambre ! Leur cher « Che » ne correspond que de très loin à la légende qu’on a construite autour de sa personne, celle d’un humaniste et d’un martyr révolutionnaire. Créée par des intellectuels qui ne le connaissaient que de très loin, soutenue par un tableau célèbre d’Andy Warhol, entretenue par les États-Unis qui n’avaient pour but que de valoriser un rival mort de Castro alors bien vivant, Guevara est un mythe, et sa véritable existence fut moins édifiante.

Sa jeunesse


Guevara naît en 1928 à Buenos Ayres, capitale de l’Argentine. Ses parents, Ernesto Guevara Lynch, militant de gauche, et Celia de la Serna, une femme cultivée, étaient des bourgeois, et lui donnèrent l’éducation de sa classe sociale. Seule ombre au tableau, il est asthmatique, ce qui ne l’empêche pas de jouer au rugby. Puis ses parents divorcent, et sa mère s’occupe seule de son éducation. Il entreprend des études de médecine, mais part en voyage avant de les terminer. Ce voyage, entrepris à motocyclette entre 1951 et 1952, en compagnie d’un camarade de faculté, Alberto Granado, est uniquement touristique, et donnera la matière d’un livre, Voyage à motocyclette. Le but : les États-Unis. Mais Guevara est expulsé de Miami. En 1953, il entreprend un autre voyage en Amérique latine, avec un autre compagnon, Carlos Ferrer : la Bolivie, puis la Guatemala, où il rencontre une belle communiste péruvienne qui l’initie au combat révolutionnaire et le met en relation avec des réfugiés cubains.

Le guerillero


Fuyant le Guatemala, il se marie à Mexico avec Hilda Gadea, a un fils qu’il prénomme Vladimir, et rencontre Fidel Castro, qui l’intègre à son groupe de guerilleros en qualité de médecin (alors que rien n’indique que Guevara ait passé son diplôme), en vue de sa prochaine opération armée contre le dictateur cubain Batista. Mais Guevara sera surtout combattant, et fort peu médecin. Dans la Sierra Maestra, il montre sa capacité à éliminer « traîtres » et « mouchards ». Quand la guerilla triomphe à la Havane, en 1959, celui qu’on surnomme maintenant « Che », à la tête de la prison de la Cabaña entre janvier et juillet 1959, fait exécuter 180 sentences de mort prononcées par un « tribunal révolutionnaire » – dont un garçon de quatorze ans, qui, mourant de faim, avait volé un morceau de pain –, avant d’être d’abord nommé à l’Institut national de la réforme agraire, puis directeur de la Banque nationale. Les condamnés de la Cabaña : des homosexuels, des chrétiens, des libéraux, « impossibles à régénérer ». Il s’en vantera en 1964 à la tribune des Nations-Unies : « Nous avons fusillé ; nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant qu’il le faudra ». Puis il invente, pour les « déviationnistes idéologiques », les « camps de travail correctifs » dans l’ouest de Cuba, plus tard rebaptisés « unités militaires d’aide à la production », et crée les « dimanches rouges », journées de travail obligatoire pour compenser les défauts de production et le manque d’ouvriers.

Le dirigeant


Entre 1959 et 1965, Guevara dirige l’économie de Cuba, et applique les principes collectivistes et l’industrialisation forcée d’un pays essentiellement agricole, comme l’avaient fait Lénine et Staline en U.R.S.S., mais la pénurie qui s’ensuit oblige à instaurer des carnets de rationnement en mars 1962. Le déficit commercial, en deux ans, est multiplié par 26 ! Devant cet échec, et sans doute poussé par Castro qui l’a assez vu, il « prend congé » [sic] du gouvernement en mars 1965, et disparaît pendant plusieurs mois. Il laisse alors des lettres d’adieu, dont une adressée à Castro, qui ne devait être publiée qu’en cas de malheur.

En Afrique


Guevara s’embarque pour la Tanzanie, puis passe au Congo afin de le « libérer » [re-sic] en cinq mois... mais n’y reste que sept mois, car les idéologies du libérateur et des libérés ne correspondent pas. De là, il apprend que Castro a lu en public sa lettre d’adieu dans laquelle il renonce à ses responsabilités à Cuba... et à sa nationalité cubaine. Guevara est devenu indésirable à Cuba, à cause de ses attaques contre l’U.R.S.S. et de son ralliement aux Chinois. Guevara quitte l’Afrique pour passer en Bolivie.

La Bolivie


Guevara apparaît en Bolivie en novembre 1966. Lâché par Cuba et par Moscou, il est traqué dans une jungle hostile par la CIA et les rangers boliviens, alors que la population reste indifférente. Blessé, il tombe aux mains de l’armée bolivienne le 8 octobre 1967. Conduit à La Higuera, il est enfermé dans une école, et, le lendemain, sur ordre du chef de l’État bolivien, le général Barrientos, il est exécuté. Fidel Castro fit son éloge funèbre devant un million de Cubains : il n’avait plus à craindre de concurrent.

Références : « Valeurs actuelles » n° 2810, 12 octobre 2007 ; La face cachée du Che, de Jacobo Machover (éditions Buchet-Chastel) ; Che Guevara, de Jean Cormier (éditions Le Rocher) ; Voyage à motocyclette, d’Ernesto Guevara (éditions Mille et une nuits).

dimanche 11 février 2018

Adèle et Fred

Fred Astaire, né Frederic Austerlitz, né de parents d’origine autrichienne émigrés aux États-Unis, a débuté sur les planches à l’âge de quatre ans et demi, poussé par sa mère. En fait, il avait pour partenaire sa sœur Adele, de dix-huit mois plus âgée, et ils eurent beaucoup de succès. Bientôt, ils furent connus internationalement. Les voici tous deux, encore enfants (cliquez sur la photo pour l’agrandir) :



Mais, au cours d’un de leurs voyages à Londres, Adele fit la connaissance d’un aristocrate anglais, Lord Charles Cavendish, qui, tombé amoureux d’elle, la demanda en mariage. Elle accepta, ils se marièrent et eurent trois enfants. Si bien qu’Adele abandonna le métier d’artiste, ne joua dans aucun film, et que Fred se retrouva sans partenaire. Il se tourna alors vers le cinéma, et passa un test, dont le verdict fut : « Ne sait pas jouer. Ne sait pas chanter. Chauve. Sait un peu danser ». Quel flair, chez les recruteurs !

mardi 30 janvier 2018

jeudi 2 février 2017

Georgina Dufoix et la ciclosporine

Ce qu’est la ciclosporine

 

Évènement majeur dans l’histoire des médicaments, la découverte de la ciclosporine-A (parfois orthographiée « cyclosporine ») est due à un ingénieur de la firme suisse Sandoz, qui, en 1969, ramena de ses vacances en Norvège une souche de champignons microscopiques, Fungi imperfecti. Mis en culture dans les laboratoires de Bâle, l’un de ces champignons, Tolypocladium inflatum, produisit une molécule, baptisée « ciclosporine-A », ou « CsA », à laquelle Sandoz, d’abord, ne s’intéressa pas, jusqu’à ce qu’en 1972, Jean-François Borel, immunologiste de la firme, découvre son effet immunosuppresseur très puissant.

Son intérêt : mise en présence de lymphocytes « T » (ces globules blancs responsables de la défense de l’organisme, et qui détruisent tout élément vivant étranger), elle empêche, tant qu’elle est présente, leur activité. Par conséquent, on va pouvoir pratiquer des greffes d’organes beaucoup plus facilement, avec un risque de rejet désormais très réduit.

En effet, dès que la CsA est disponible, en 1979, son succès est confirmé, et se poursuit jusqu’en 1983, notamment dans la greffe du cœur, où les rejets disparaissent. Quant aux greffes du foie, du poumon, du pancréas, qui avaient été abandonnées, elles reprennent.

Alors, médicament miracle ? Hélas non.

D’abord, parce que la CsA est alors le médicament le plus coûteux du monde : sa production, résultant d’un élevage bactérien à faible rendement, est très difficile. Rare, donc chère. Quant au malade, il devra y avoir recours toute sa vie, car un arrêt du traitement entraîne automatiquement un rejet de sa greffe.
Mais il y a pire, la CsA présente de graves inconvénients pour les malades : elle affecte durement les fonctions rénales ; elle crée des risques de cancérisation ; elle provoque parfois de l’hirsutisme (foisonnement du système pileux, même chez la femme), des troubles abdominaux, de l’hypertension artérielle, des maux de tête, de l’impuissance sexuelle, des cécités, des troubles auditifs, et des modifications biologiques parfois graves. En outre, elle est difficile à utiliser, car les doses à appliquer varient avec chaque malade, et ne peuvent être déterminées au préalable : on travaille un peu au hasard.
Devant ce dilemme, les autorités françaises décident que la distribution de la CsA se fera selon un mode unique au monde : dès septembre 1984, seuls y auront accès les trente-cinq services de transplantation d’organes français, ainsi que quelques rares spécialistes français de transplantation d’organes, notamment diabétologues. Non vendue en pharmacie, la CsA n’est remise, au médecin agréé qui en fait la demande, que sur dossier détaillé et nominatif – c’est-à-dire mentionnant le nom du médecin, mais aussi celui du malade –, dossier vérifié par la Pharmacie Centrale des Hôpitaux, qui s’assure, notamment, qu’on n’a pas présenté un dossier au nom d’un malade décédé afin de se constituer un « stock » clandestin et illicite du précieux médicament. La candidature à l’obtention de la CsA est ainsi l’un des « examens » les plus sévères de France.

Les laboratoires Sandoz se plient d’autant plus volontiers à ce protocole, pourtant très restrictif, qu’ils assurent avec difficulté la demande très abondante, et que leur médicament, déjà très prestigieux auprès du corps médical, bénéficie ainsi d’une formidable publicité. Par ailleurs, seule la France a de telles exigences, et les débouchés commerciaux ne manquent pas à l’étranger, notamment aux États-Unis.

Une expérience étrange


Il faut avouer que, compte tenu de l’action inhibitrice de la CsA sur les lymphocytes « T », c’est une idée plutôt folle que de vouloir, avec de la CsA, traiter une maladie comme le sida, qui détruit précisément les mêmes lymphocytes. Cette idée germe pourtant, en octobre 1985, dans le cerveau de trois médecins de l’hôpital Laennec, à Paris, les professeurs Philippe Even, pneumologue, et Jean-Marie Andrieu, cancérologue, et le docteur Alain Venet, immunologiste. Ils s’appuient sur une thèse de doctorat, non encore publiée (elle ne le sera qu’en novembre 1985), de David Klatzmann, qui fait partie de l’équipe de recherche du professeur J.C. Gluckmann, immunologiste à la Faculté de Médecine Pitié-Salpêtrière, et sidologue ; étude émettant l’hypothèse que la CsA pourrait être utile à l’étude des mécanismes du sida in vitro (c’est-à-dire en laboratoire, et non sur des malades), et in vitro seulement !
Malgré cela, et sans la moindre autorisation, sans même prendre l’avis du Comité National d’Éthique présidé par le professeur Jean Bernard, ces trois médecins expérimentent la CsA sur deux malades du sida.

Mieux encore : le 29 octobre 1985, ils convoquent une conférence de presse (improvisée en moins de vingt-quatre heures sous prétexte de « devancer les Américains ») pour annoncer leurs travaux, qui pourtant n’ont encore donné aucun résultat, pour la bonne raison que l’un des deux malades n’est « traité » que depuis une semaine à peine !

Le scandale


Cette étrange conférence de presse est organisée là où jamais un tel événement n’a eu lieu : dans les propres locaux du ministère des Affaires Sociales, qui exerce la tutelle sur la Santé, et dont le ministre est Georgina Dufoix, mitterrandienne inconditionnelle entre toutes et qui doit son maroquin à cette « qualité » uniquement. Avec une légèreté sans précédent chez un ministre occupant ce poste, cette dernière a accepté de prêter son autorité, ses locaux, ses services de presse... et sa caution morale de ministre à une entreprise de « communication » qui va sombrer dans le ridicule et le tragique. Cette mise en scène, du reste, n’est pas du tout appréciée par les chercheurs français, qui remarquent que leurs collègues se sont précipités dans l’aventure des essais sur des êtres humains sans aucune garantie pour leurs malades.

Effectivement, les deux malades « soignés » à l’hôpital Laennec mourront dans les jours qui suivent. Un troisième sidéen, traité, lui, à Grenoble, mourra également. On a, en outre, « soigné » de la même façon trois patients atteints de pré-sida, c’est-à-dire portant des signes d’affections annonçant d’ordinaire le sida... mais qui n’étaient pas sidéens ; au risque de leur infliger, par exemple, une grave insuffisance rénale due à la CsA.

Enfin, les trois apprentis-sorciers de Laennec n’étant nullement sur la liste des médecins autorisés à se procurer de la ciclosporine, reste la question de savoir comment ils se la sont procurée : en fraude, auprès de Sandoz ? C’est douteux, les dirigeants de Sandoz ne sont pas stupides, et, comme on l’a dit, ils ne suffisent pas à fournir toutes les demandes licites. En contrebande, à l’étranger ? En l’achetant clandestinement à un confrère agréé, et donc complice ? Dans tous les cas, ils ont violé la loi, et auraient dû être interdits d’exercice de la médecine.

Au lieu de cela, ils ont été cautionnés par leur ministre de tutelle ! Celle-ci s’est donc prêtée, contre toutes les règles et tous les usages de son ministère, à une opération publicitaire en faveur d’une expérience illicite, expérience sans autre résultat qu’un échec total et une double mort d’homme.
Ce comportement, qui a fait scandale dans les milieux médicaux et scientifiques, n’a ému ni le public ni le gouvernement, et Georgina Dufoix n’a pas été sanctionnée.
Il faut noter enfin que Georgina Dufoix n’en était pas à son coup d’essai sur le chapitre de la légèreté : les évènements constitutifs du scandale du sang contaminé par le virus du sida avaient déjà eu lieu. Mais ils étaient encore ignorés de l’opinion publique.
Référence : « Science et Vie » n° 820, janvier 1986.

mercredi 18 janvier 2017

Sur le 11 septembre 2011

Ce texte, qui date de septembre 2001 (d’où quelques anachronismes), a été rédigé pour un forum qui n’existe plus.

 

Les attentats du 11 septembre 2001


Le 11 septembre 2001, plusieurs attentats provoquent à New York, Washington et Pittsburgh des centaines de morts. Aussitôt, les messages larmoyants commencent à affluer sur le forum, aujourd’hui disparu, où écrit Y-A-S. À ce stade, il laisse passer l’orage, puis, six jours plus tard et les esprits enfin calmés, il donne son avis :

 

Le sermon


Bon, ça y est, vous êtes tous un peu calmés ? Alors, à moi.

Deux ou trois personnes l’ont peut-être remarqué, je n’ai pas écrit le moindre message sur les récents événements survenus (les cons disent « intervenus ») aux États-Unis le 11 septembre. C’est ainsi, quand tout le monde l’ouvre, je me tais et j’attends la fin de l’orage, histoire de ne pas ajouter à la cacophonie. Mes bons amis diraient « parce que tu as peur de passer inaperçu », mais je repousse d’un pied méprisant cette accusation. Et, dans le mouvement, je repousse également cette autre accusation qui ne va pas manquer d’apparaître : ce n’est pas pour me singulariser que je prends le contre-pied de ce qui a été dit. Quand on a l’esprit libre, on n’est ni pro- ni anti-, on est soi-même.

Balayons aussi l’objection classique : si les radios-télés te tapent sur les nerfs, tu n’as qu’à éteindre ton poste. Celle-là, je l’attendais depuis plusieurs jours, et elle a fini par arriver. Je regrette, mais ça ne tient pas debout. Quand on veut s’informer, il faut bien allumer sa radio, sa télé, ouvrir les journaux. Or l’unanimité dans la sensiblerie bien-pensante devient un obstacle à l’information. Suggérer qu’on doive éteindre son poste, c’est refiler la responsabilité de l’information au public, exonérer les mauvais journalistes et les vendeurs de sensationnel. Balayons cette « solution ».

Voici donc, en vrac, deux ou trois considérations. Je ne garantis pas qu’elles sont totalement inédites. Je ne garantis pas, non plus, qu’elles vont plaire à tous. Pour les messages d’engueulade, vous avez l’adresse, et j’ai l’habitude...

Comme un peu d’ordre et un minimum de méthode ne font pas de mal, annonçons la couleur : je vais d’abord me payer la bobine de ceux qui parlent à tort et à travers et disent n’importe quoi ; puis je vais fournir mon avis sur les États-Unis, d’un point de vue politique ; enfin, je terminerai sur une note d’espoir. Je vous prie de ne pas importer vos propres sentiments dans ce que vous allez lire, et de ne pas m’imputer vos fantasmes, si vous en avez. On sait trop que chacun ne lit que ce qu’il a envie de lire, et ça peut m’arriver aussi, mais au moins, évitez l’exposé habituel de griefs gratuits et ne reposant sur rien. Si vous m’écrivez pour me dire que vous n’êtes pas d’accord, faites une citation exacte de ce qui vous a déplu. Et à propos de citation, je tiens à préciser que je n’attaque personne ici. La preuve : pour afficher le présent texte, j’ai attendu que tous vos messages, que je cite un peu plus loin, aient disparu. On ne peut donc plus identifier leurs auteurs, et ceux qui se froisseraient auraient grand tort.

 

① Dire n’importe quoi


On sait bien que ça soulage de s’indigner ou de s’apitoyer en bande : l’instinct grégaire pousse facilement les humains à imiter les moutons. Vous voyez, je suis aimable, je n’ai pas écrit « hurler avec les loups ». Mais enfin, mes amis, vous êtes des individus, et rien n’est plus dangereux que d’abdiquer ce statut pour devenir une foule. Moyennant quoi, on a vu fleurir ici même une série de messages qui allaient tous dans le même sens larmoyant et indigné.

En effet, hormis une petite dizaine de mes amis [...], qui n’ont pas cru nécessaire de manquer à la décence et à la pudeur, combien se sont sentis obligés de venir étaler sur ce forum leur grandeur d’âme, en exposant leur cœur à tous les passants ? « Je ne peux qu’être horrifié », « je porte le deuil », « drame global dont je suis horrifié », « abominable », « ce qui vient de se passer [...] m’horrifie et me révolte », « il y a des millions de morts », « quelle tristesse [...], je vais aller regarder pour la centième fois les infos », « tout devient dérisoire devant des événements pareils », « tous ces morts, ces disparus, ces gens qui ont agonisé [...], c’est trop », « j’en ai fait un cauchemar cette nuit », « aucun mot ne pourra être assez fort pour exprimer l’horreur », « il y aura toujours des gens pour profiter du malheur des autres », « je suis complètement amorphe », « je traîne dans mon lit », « je me sens terriblement new-yorkais », « je suis écœuré », « j’espérais que je me réveillerais, que ce n’était qu’un cauchemar », « on ressent tous la même chose : de la tristesse, de la haine », « l’Amérique [...] a été meurtrie au plus profond de son être », « j’espérais [...] que ce n’était qu’un cauchemar », « des innocents qui demandaient juste à vivre », « la décadence humaine », « ma profonde désolation pour les Américains », « je ne peux vous transmettre à quel point je suis touché et bouleversé des événements derniers », « je suis sous le choc », « j’espère que vous avez tous bien fait vos trois minutes de silence à midi car c’est très important », e tutti quanti. Sans compter un « poème », en vers de mirliton, digne d’Enrico Macias...

Comprenez, je ne me moque pas de vous. Je ne doute pas de votre sincérité. Mais enfin, tout cet étalage de bons sentiments, tout ce sirop de larmes, d’une part, ça ne mange pas de pain – je veux dire par là que ça ne vous a rien coûté –, et d’autre part, ça ne fait que renforcer votre conviction que vous êtes du « bon » côté, celui des gentils, contre le camp des méchants. Et cela me fait penser à tous ces gens qui gémissent sur la faim dans le monde ou sur le sort pitoyable des SDF... mais qui ont posé un cadenas sur leur portefeuille. Des faux-culs ? Même pas : ils croient sincèrement qu’une fois qu’on a PARLÉ, on a AGI. Mais ce n’est pas avec des bipèdes de ce calibre que le monde va se hâter de changer, croyez-moi. Alors, tant que vous ne faites rien d’autre que de pleurnicher sur les autres ou sur vous, cessez de vous lamenter que tout va mal. Quant aux matamores qui bombent le torse, se martèlent la poitrine façon King-Kong, et brûlent de venger les victimes, qu’ils aillent s’engager dans l’Armée. Mais de ce côté-là, je suis tranquille, les casernes ne vont pas être prises d’assaut.

Histoire de détendre l’atmosphère avant qu’elle commence à devenir pesante, une petite digression sur le dédain coutumier des collégiens et lycéens, qui forment la majorité du public de ce forum, à l’égard de l’arithmétique : quelqu’un que je ne nomme pas a gémi sur les « millions de morts » des tours de Manhattan (je crois aussi que quelqu’un d’autre a mentionné les « millions de tonnes » qu’elles pesaient, et je me fais donc un plaisir de rappeler que la Tour Eiffel ne pèse que 7800 tonnes). Ces exagérations m’ont remis en mémoire une autre bourde du même tonneau, due à Christine Ockrent. Il y a quelques années, cette excellente journaliste, qui présentait le journal de la nuit sur France 3, a cru devoir nous informer que les douaniers avaient saisi, sur une petite route de montagne entre la France et l’Italie, le chargement d’un camion transportant « cinq millions de tonnes » de drogue. Un camion peut transporter cinq tonnes, c’est courant, mais cinq millions... La dame, épatée par cette donnée sortie tout droit de sa jolie tête, l’avait d’ailleurs répétée un peu plus tard, sans remarquer et sans que le réalisateur lui fasse remarquer dans son oreillette qu’elle proférait des sottises.

Donc, faisons gaffe avec les grands nombres : abus dangereux.

Fin de la récréation.

 

② Les États-Unis et la paix

 

Cette partie de mon message ne va pas plaire. C’est pourquoi je préfère annoncer très clairement la couleur : je ne me réjouis pas de ce qui s’est passé à New York et à Washington. Mettez-vous bien ça dans la citrouille avant de continuer votre lecture.

Cela étant, je reprends la remarque d’un garçon pas bête qui signe « Magicien », et qui rappelle très judicieusement que certains ont l’apitoiement vachement sélectif : quand une catastrophe fond sur le Tiers-monde, ça ne produit pas le même effet médiatique. On n’interrompt pas les émissions de radio et de télé, on ne monte pas en hâte des éditions spéciales avec interventions téléphoniques d’auditeurs qui n’en savent d’ailleurs pas plus que les journalistes, on ne supprime pas les Guignols, on n’observe pas trois minutes de silence dans l’Europe entière, on ne convoque pas un défilé d’analystes politiques et de généraux en retraite rebaptisés « stratèges », on ne passe pas en boucle les images de la catastrophe, on ne prétend pas que c’est un tournant de l’Histoire et que « plus rien désormais ne sera comme avant », etc. Autrement dit, dans le cas présent, les médias – et vous-mêmes, mes amis – ont réagi comme d’habitude : le centre du monde, c’est l’Occident avec son chef de file états-unien, et tout le reste n’est qu’accessoire. Eh bien, permettez-moi de me demander pourquoi, et d’être, au minimum, étonné de cette partialité, de cette indécente différence de traitement. Il y a une vingtaine d’années, une série de tremblements de terre en Chine a entraîné une gigantesque famine, il y a eu des millions de morts, des vrais millions cette fois, et pas un journal occidental n’a sorti une édition spéciale. Au Soudan, une guerre civile particulièrement sanglante dure depuis plus de dix ans, avec famine à la clé, or personne ne s’en soucie. Même chose en Angola, mais depuis beaucoup plus longtemps. Passons sur la Sierra Leone et le Congo. Je sais bien qu’on voit midi à sa porte, mais il y a des limites à l’aveuglement.

Autre chose : deux avions se sont écrasés ce 11 septembre sur Manhattan, trois tours s’y sont effondrées ; à Washington, le Pentagone a pris feu ; à Pittsburgh, un autre avion s’est crashé. Au total, des milliers sans doute de morts innocents – on saura difficilement combien. Mais qui a lancé en 1945 une bombe atomique sur Hiroshima ? Ah oui, j’oubliais, « c’est vieux », objecte le chœur des débiles mentaux, donc c’est à oublier. Mais écartons ces moucherons d’un revers de main, et poursuivons. Qui a livré une guerre atroce au Vietnam, dans la foulée d’une première guerre d’Indochine qui venait à peine de se terminer (et dont le gouvernement français était l’entier responsable), à seule fin de soutenir le régime fantoche et complètement pourri de Ngo Dinh Diem ? Qui a inventé la guerre du Golfe, soi-disant pour rétablir sur son trône l’émir du Koweit (encore un régime pourri), en fait pour défendre les intérêts pétroliers des États-Unis, et cela, comme par hasard, au moment même où le président des États-Unis se trouvait être un représentant du lobby pétrolier, et détenteur d’une des plus grosses fortunes de ce philanthropique milieu puisque propriétaire de la Zapata Offshore Company ?

Et tant que j’y suis, savez-vous pourquoi la bombe sur Hiroshima le 6 août 1945 a été suivie d’une seconde bombe sur Nagasaki trois jours plus tard ? Comme vous ne le savez certainement pas, vu que vos enseignants, trop occupés à vous caresser dans le sens du poil parce qu’ils crèvent de la peur de vous déplaire, ne vous ont rien appris sur le sujet, préférant les « activités d’éveil » anesthésiantes aux sciences et à l’Histoire, je vais vous le dire.

La première version de la bombe atomique avait été essayée avant usage, dans le désert, sur le territoire même des États-Unis. Et lorsqu’ils en ont balancé un exemplaire sur Hiroshima, grande ville japonaise, les militaires états-uniens savaient que l’engin de mort fonctionnerait parfaitement. Leur but était de contraindre l’empereur Hiro-Hito, allié d’Hitler, à capituler immédiatement et sans conditions. On peut en effet considérer que l’emploi de CETTE BOMBE-LÀ a « économisé » pas mal de vies humaines du côté occidental, et après tout, on ne va pas sangloter sur les Japonais, qui se sont montrés souvent pires que les nazis, et avant les nazis. Mais la seconde bombe ?

Cette seconde bombe était un prototype, elle n’avait été testée nulle part, et l’Armée des États-Unis ignorait si elle fonctionnerait comme prévu et quels en seraient les effets. Alors, trois jours après la première, ils l’ont jetée sur Nagasaki. Pas pour forcer les Japonais à stopper la guerre, ça, c’était acquis avec Hiroshima. Non : pour TESTER LE NOUVEAU MODÈLE DE BOMBE. Un banc d’essai, en quelque sorte ! Pourquoi se gêner ?

On ignore combien les deux bombes ont fait de victimes ; pour la première, on avance couramment le nombre de 140 000 victimes, et de 60 000 pour la seconde. Les États-Uniens ont donc, en toute conscience, tué au moins soixante mille innocents uniquement pour essayer une arme nouvelle. Tirez-en la conclusion que vous voulez...

La guerre du Golfe ? Elle avait pour but de détrôner l’horrible dictateur Saddam Hussein, d’ailleurs grand ami de Chirac, et qui avait envahi son voisin, le Koweit, afin de mettre la main sur ses puits de pétrole. Et là, tout de suite, une question : dans notre vertueux monde occidental, a-t-on beaucoup gémi et pleuré lorsque l’armée des États-Unis, durant des semaines, a déversé des milliers de bombes sur Bagdad et sa population civile ? C’était à partir d’août 1990 ; onze ans plus tard, Saddam Hussein est toujours là, il va très bien, merci. Et, pour continuer de « punir » le peuple irakien d’avoir un dictateur à sa tête (il voudrait bien faire autrement, le peuple irakien, mais comment ?), puisque les bombardements ne lui avaient pas suffi, les États-Unis ont décrété un embargo, en vigueur depuis dix ans, et qui interdit à peu près toute espèce de ravitaillement à destination des Irakiens. Cet état de fait a évidemment entraîné en Irak une pénurie de tout ce qui est nécessaire à l’existence, nourriture, médicaments, etc., et causé la mort de milliers de gosses, ceux des familles pauvres en priorité. Tout le monde le sait, mais les présidents successifs, à Washington, ne veulent pas lever l’embargo, de peur de passer pour des cons en se rétractant. Pendant ce temps, qui donc se marre dans ses divers palais ? Saddam Hussein, qui peut faire impunément la nique à ces charlots de Yankees. Comme Kadhafi, en Libye, qui a les mêmes ennemis, qui est du même calibre, et que les États-Unis cherchent à renverser depuis 1969. Comme Castro, en place depuis 1959, qui les nargue de chez lui, à Cuba, à quelques centaines de kilomètres de la Floride, et qui a résisté à tous les attentats, toutes les tentatives de coup d’état fomentées en vain par le gouvernement de Washington. Si vous n’avez jamais entendu parler du débarquement raté de la Baie des Cochons, sous Kennedy, en 1961, cherchez un peu, ou lisez American tabloid, de James Ellroy.

Eh oui, non seulement les États-Uniens sont haïs un peu partout dans le monde, mais, de plus, ils sont méprisés pour leur incapacité à se débarrasser même des plus faibles de leurs adversaires. Ils se sont fait honteusement chasser du Vietnam, vaincus par un peuple de paysans. Ils ont plié devant l’Iran et ses ayatollahs cinglés lors de l’affaire des otages. Ils se sont couverts de ridicule au Mozambique et au Kenya. Ils ne triomphent guère qu’au cinéma, dans les films qu’ils fabriquent eux-mêmes pour leur autoglorification permanente.

Depuis qu’ils sont une puissance mondiale, les États-Uniens ont soutenu, souvent installé au pouvoir les dictateurs les plus sanglants. Au Moyen-Orient, Israël mis à part, leur allié le plus fidèle est l’Arabie saoudite, ce pays de rêve où l’on coupe la main des voleurs ; où les femmes n’ont pas le droit de conduire une voiture et doivent subir un examen gynécologique si elles sont vues en compagnie d’un homme qui n’est ni leur mari ni leur frère ; où l’on décapite les condamnés à mort le vendredi, après la prière, en public, et au sabre ; ce pays où existe toujours le trafic d’esclaves (plaque tournante de ce petit commerce : le port de Djeddah). Au Chili, lorsque les citoyens ont élu démocratiquement Salvador Allende, un président de centre-gauche, le ministre états-unien des Affaires Étrangères de l’époque, le docteur Henry Kissinger, conseiller très écouté de l’honorable Richard Nixon (celui qui s’est fait chasser de la Maison-Blanche pour avoir espionné le Parti Démocrate dans son siège du Watergate), a organisé un coup d’État, qui a provoqué la chute d’Allende et son assassinat – son « suicide », comme on a dit. Bénéficiaire du coup d’État : un certain Augusto Pinochet, grand ami du pape et de Maggie Thatcher. Vous connaissez ? Cela se passait en 1973, et le pays en souffre encore.

Crainte de vous fatiguer, j’arrête là mon énumération des dictatures chéries du peuple que vous admirez tant, et me contente de vous rappeler, puisque c’est ce qui nous occupe aujourd’hui, que son gouvernement a soutenu et armé les fameux talibans, experts en terrorisme et trafic de drogue : depuis dix ans que Massoud, chef de l’opposition en Afghanistan, s’efforçait de les combattre (il est sans doute mort aujourd’hui), c’est peu dire que les États-Unis ne l’ont pas aidé. La France pas davantage, soit dit en passant. Et, sinistre farce, c’est la CIA qui a utilisé Ben Laden, naguère, pour contrecarrer les soviétiques en Afghanistan – cette CIA dont le patron fut, durant des années, George Bush senior, père du président actuel, et lui-même président juste avant Clinton. Bien sûr, aujourd’hui, ses concitoyens s’en mordent les doigts. Trop tard...

 

③ Et maintenant ?


Enfonçons le clou : je ne me réjouis pas de la baffe majuscule que les États-Unis viennent de prendre, car, pour ne pas changer, les premiers touchés sont des innocents. Quoique je n’aie guère de sympathie pour des citoyens qui trouvent tout naturel d’avoir en permanence une arme à portée de la main et de s’en servir contre les voleurs de poules ; je vous rappelle en passant que ce pays est celui où l’on emprisonne le plus gros pourcentage mondial de la population, 509 taulards pour cent mille habitants (comparaison : en Ouganda, 210 seulement), et que les lois de ce pays permettent qu’un petit voleur de pizza soit condamné à la prison à perpétuité pour peu qu’il en soit à son troisième délit (si si ! Renseignez-vous, c’est arrivé [...]. Bien entendu, le puni était noir). Et j’aurais personnellement préféré qu’un avion, même un petit, vous voyez, je ne suis pas exigeant, s’écrase sur la maison d’Henry Kissinger, des deux George Bush ou de Ronald Reagan, mais bon...

Cette éventualité étant peu probable, arrêtons là ce discours, et terminons, comme au cinéma, par le fameux message d’espoir sans lequel, etc. Je ne ferai aucune plaisanterie vaseuse, du genre « À quelque chose malheur est bon, puisque, en signe de deuil, on annulé un concert de Madonna », et vous dirai plutôt mon espérance que nous assistions enfin à quelques changements.

Premier changement espéré : que les Européens arrêtent de se tirer dans les pattes et de prendre bêtement pour modèle leur allié d’outre-Atlantique, le peuple le plus pollueur, le plus gaspilleur et le plus égoïste de la planète. Visiblement, leurs admirations sont mal placées. Les plus anciennes démocraties, c’est en Europe qu’elles sont nées, pas à Boston, comme le croient les intéressés.

Deuxième changement espéré : puisque Yasser Arafat, dans un geste pas du tout médiatique – cela va sans dire –, a donné son sang pour les victimes de New York, qu’il aille un peu plus loin, arrête enfin l’intifada, et force la main de ses interlocuteurs israéliens. Car il n’en a pas d’autres, d’interlocuteurs. Et que, de son côté, Sharon, renonçant enfin à sa haine affichée envers les Arabes, cesse de jouer les faucons tout en démontrant chaque jour qu’il en est un vrai, puisqu’il est le premier à enfoncer son propre pays dans une merde noire. Pas d’issue à ce conflit qui dure depuis 1948, si on ne négocie pas. En leur temps, Sadate et Begin, qui n’étaient pourtant pas des saints, avaient su le faire et conclure la paix entre l’Égypte et Israël. Le choc psychologique actuel est favorable à ce type de retournement.

Troisième changement espéré : que les citoyens des États-Unis comprennent cette fois qu’il est vain de se lancer dans une nouvelle guerre punitive. Aucune armée moderne n’est capable d’affronter une guérilla. Ils n’y récolteraient qu’une déculottée supplémentaire... non sans avoir au préalable dévasté l’Afghanistan, dont le peuple n’est pour rien dans ces attentats. Mieux vaudrait, pour eux, une réforme de leurs services secrets, censés assurer à titre préventif la sécurité de la population, mais qui ne trouveraient même pas de l’eau dans l’océan, comme ils viennent de le démontrer brillamment.

Quatrième changement espéré : que le monde prenne enfin conscience que le pire ennemi de l’Homme, c’est la religion et les fanatismes qu’elle fait naître. Je l’ai écrit ailleurs et je ne crains pas de sembler radoter en le redisant ici : depuis qu’il y a des hommes sur Terre, on a davantage persécuté, torturé, massacré au nom de l’amour de Dieu que pour tout autre raison.

Amen.